Episode 1: La visiteuse (suite)

 

Episode 1 : La visiteuse (suite)

Je me rassis donc en face d’un Paul qui paraissait encore plus stressé qu’à mon arrivée. Il me fit soudain culpabiliser. C’est vrai je m’étais montrée odieuse, ce n’était qu’une tâche et puis l’accident était parti d’une bonne intention. Tout ce qu’il voulait c’était me faire bonne impression et je faisais ma reine à cause d’un malencontreux accident. Je décidai donc de me rattraper et engageai une fois de plus la conversation tandis que la serveuse rapportait la suite de notre commande, un panini pour moi et des ailes de poulet pour lui.
Je lui posai des questions sur ses études et là, le Paul peu bavard que j’avais découvert quelques minutes auparavant se transforma en une véritable machine à jacasser. Il ne me laissait même pas en placer une et parlait sans s’arrêter. Et je ne comprenais pas la moitié de ce qu’il racontait. Il me parlait des « bases de données », d’ « analyse algorithmique », « de langage d’exploitation » et plein d’autres choses bizarres de ce genre. Si au départ je me réjouissais du fait qu’il était enfin sorti de son mutisme, maintenant je regrettai presque la période où sa voix ne s’était pas encore inscrite dans ma cervelle telle le bruit gênant d’un moustique, cette conversation ou mieux ce monologue était monotone comme une ligne droite.
Le problème voyez-vous, quand quelqu’un monopolise la parole et vous ennuie considérablement c’est que du coup votre attention est portée sur autre chose. Et mon attention était portée sur la bouche de Paul. Il avait des lèvres fines mais ce n’était pas cela qui m’avait interpellé. En effet, les rares fois qu’il s’arrêtait de parler c’était soit pour croquer dans ses frites soit pour mordre dans les morceaux de poulet. Et quand il le faisait un phénomène étrange se produisait. Il émettait des bruits de mastication insupportables et je me demandais comment il faisait pour faire autant de bruit en mâchant simplement. J’étais un peu dégoutée pour tout vous dire, ce qui m’empêchait, mis à part son bavardage excessif, de savourer mon panini qui pourtant avait bon gout. Pour m’occuper l’esprit donc je me mis à faire l’inventaire des tâches ménagères que j’aurais eu à faire le lendemain, je pensai aux devoirs que je n’avais pas encore rendu, au fait que la terre était ronde et pas plate, aux élections présidentielles dans le pays voisin, à la hausse du prix de la semoule de blé dans les marchés, au chien des voisins qui était encore venu faire sa crotte dans notre cour, à la lessive qui m’attendait depuis fort longtemps dans son panier, d’ailleurs il faudrait même que j’y ajoute ce pantalon blanc qu’il avait taché. Que devrais-je même faire pour ce pantalon, le tremper dans de l’eau avec un savon en poudre ou bien frotter d’abord la tâche avec un peu d’eau et de détergent avant de le tremper, ou bien alors je pourrais peut être… Je fus interrompue dans mes pensées par Paul qui m’appelait.
– Sam et toi, en quoi consistent exactement tes études ?
Eureka ! Il s’était enfin arrêter de parler et apparemment avait même découvert (découvert ou redécouvert ? Allez savoir) le sens du mot « dialogue » vu que pour la première fois de toute la soirée il me posait une question.
– Euh j’étudie les lettres. Les lettres modernes.
– Ah tu étudies le français ?
– C’est à peu près ça.
Je le vis réfléchir, une petite ride se forma sur son front, il grimaça.
– Mais c’est nul ça comme étude, je veux dire qu’est-ce que vous apportez à la société ?
Le gout salé et épicé du panini que j’étais en train d’engloutir se transforma soudain en quelque chose d’amer, une boule se forma dans ma gorge, en langage populaire j’aurais dit que « j’avais son macabo ». Je cessai systématiquement de mastiquer et le regardai avec consternation. Mais quel manque de tact ! Pour qui il se prenait le guignol qui se pointait à un rencard dans un fast-food vêtu d’un costume bleu ? Non mais…ooh !
J’avalai lentement la bouchée que je venais de croquer/ mordre. Un moment de silence passa avant que je ne reprenne mes esprits. Je m’étais bien tenue de lui dire que son discours sur l’informatique-machin-truc était monotone comme une ligne droite, qu’il avait des gouts vestimentaires merdiques et qu’il émettait des bruits abominables quand il mâchait mais lui n’avait même pas assez de tact pour se garder de se moquer de mes études. Non mais… ooh !
Mon panini était fini, lui achevait de manger ses ailes de poulet. Une envie soudaine de lui verser mon verre de diarra sur le visage me prit soudain. Je me rappelai que c’était le cousin de Claude et que je me devais de rester correcte et respectueuse. Il me fallut beaucoup de force et d’abnégations pour lui parler encore.
– Bon je crois que le rendez-vous tire à sa fin.
Je fis mine de regarder mon poignet et me rendis compte que je n’avais pas de montre. J’ajoutai « il se fait tard je dois rentrer pour essayer de faire partir cette tâche que tu m’as causé » en réalité je lui dis plutôt « il se fait tard, il ne fait pas bon de se promener dans les rues de Yaoundé à certaines heures ».
Il acquiesça en hochant la tête et fit signe à la serveuse de venir lui donner l’addition. Rendue à ce stade du rendez-vous cela ne m’aurait pas du tout étonnée qu’il me demande de partager l’addition. La serveuse apporta l’addition et la posa naturellement devant lui. Il dit :
– C’est vrai que tu n’as pas été très bavarde mais tu es quand même jolie et ça me plairait bien de te revoir dans un endroit plus intime, disons… chez moi.
« Personnellement je trouve que c’était une horreur ce rendez-vous avec toi. Tu es laid, maladroit et impoli et plus jamais je ne voudrais te voir. » Ca c’est ce que j’aurais dû lui dire, mais comme je suis une fille polie et courtoise je me contentai d’esquisser un faux sourire.
Il se pencha et se mit à fouiller quelque chose dans un sac posé au pied de notre table. En plus il est venu avec un sac-à-dos pensai-je. Il sortit un objet en bois qu’il déposa sur la table. C’était en réalité une tirelire en bois en forme de cube avec une petite fente sur le dessus pour y glisser des pièces d’argent ou des billets. Mon Dieu il était venu à notre rendez-vous avec sa tirelire ! Mais que voulait-il faire avec ça en ce moment précis ? Ce n’était assurément pas le lieu indiqué pour venir faire le compte de ses économies. Il appela la serveuse et lui chuchota quelque chose à l’oreille. Je demeurai interloquée. La serveuse vint munie d’un marteau qu’elle lui tendit. Il coinça la tirelire entre ses cuisses et me dit :
– Tu vois j’ai amené mes économies pour notre rendez-vous. J’espère vraiment que ça va marcher entre nous parce qu’à l’origine j’épargnais cet argent pour m’acheter un livre mais tu vois je vais le dépenser pour payer l’addition.
Il leva sa main droite et se mit à marteler le haut de la tirelire de coups pour que sa face du dessus se brise. J’étais morte de honte. Je n’arrivai pas à y croire. Mais de quelle planète est-ce que ce gugusse sortait ? J’étais dépassée, interloquée, sidérée. Je n’en pouvais plus, j’avais fait preuve de suffisamment de patience comme ça. D’ailleurs je méritais le Nobel de la Patience, catégorie qu’on devait créer spécialement pour saluer mes efforts. Je me saisis de mon sac-à-main et me levai. Je me mis à marcher rapidement vers la sortie, je l’entendis m’appeler mais je ne me retournai pas. Je sentais les regards des gens qui n’avaient rien raté de ce spectacle accablant. Au moment d’ouvrir la porte, j’entendis une petite fille dire à sa mère : « maman, pourquoi la fille là a les taches rouges sur son pantalon ? Elle s’est fait pipi dessus ? Pourquoi ses pipis ils sont rouges ? »
Vite, je me retrouvai à l’extérieur du restaurant. Le troisième taxi que je hélai accepta d’aller dans mon quartier. Je montai rapidement. Le taxi avait vite fait de démarrer que je vis Paul qui surgit hors du restaurant en me cherchant du regard.
Voilà donc comment s’était passée la soirée avec Paul, vous comprenez alors ma réticence à aller à ce nouveau rendez-vous arrangé une fois de plus par Gladys.
Oh mais je m’en rends compte, trêve de digression, j’ai complètement oublié de vous raconter l’histoire que je devais vous raconter au départ, celle du rendez-vous avec ce fameux « type bien, intelligent et respectueux» avec qui, selon Gladys j’ « irai tellement bien ».

A suivre

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Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. alexandra dit :

    mince mais quel culot ce gars.hehehe et il se permet de te chercher après,,,anti tu as vraiment su garder ton calme. Sam je te tire le chapeau

    Aimé par 1 personne

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